LA JUSTICE VERTU DES INSTITUTIONS SOCIALES (JOHN RAWLS, THÉORIE DE LA JUSTICE)

1. Nous pensons, et nous pensons démontrer que l’Océan, enfermé depuis le 16ème siècle dans un principe de liberté dogmatique et aliénante, doit être reconnu aujourd’hui comme un espace social, politique et culturel. (Cf notre article L’océan, un espace, social, politique et culturel)

Pour l’auteur de l’ouvrage fondamental Théorie de la Justice, John Rawls, « la justice est la première vertu des institution sociales comme la vérité est celle des systèmes de pensée ».

Ainsi la notion de justice est-elle indissociable de la morale individuelle, c’est à dire, selon nous, du champ intime pour chaque individu où sont distingués le bien et le mal.

Nous proposons alors de définir la justice « vertu des institution sociales » comme la source morale et le moteur des consentements individuels à un état social.

2. Dorénavant conçu comme un espace social, nous devons penser, au sein de l’espace maritime, un principe de justice, c’est à dire une source morale d’adhésion individuelle à cet état social.

Lors de nos débats au sein de Blue Society, nous avons évoqué les principes d’équité et d’égalité, comme étant chacun susceptibles de fonder la justice que nous souhaitons sur et dans les espaces maritimes.

Mais comment caractériser les principes d’égalité et d’équité et comment les distinguer ?

Le principe d’égalité peut se définir comme la faculté donnée et garantie par un groupe social (notamment les Etats) d’accéder aux mêmes droits, dans les mêmes conditions.

L’équité peut se définir comme le sentiment du juste.

Souvent l’égalité en droit rejoint l’équité. Mais lorsque les situation des individus – ou des Etats – sont trop inégales originellement (inégalités sociales, géographiques, climatiques, physiques…) des inégalités compensatrices permettent de corriger l’égalité absolue afin que celle-ci reste dans le sentiment du juste, c’est à dire équitable.

Ainsi les règles d’équité corrigent-elle l’égalité afin de parvenir à la justice, définie comme la source morale et le moteur des consentements individuels à un état social.

3. Pour John RAWLS, les distinctions et partant les inégalités sont acceptables là où elles sont justifiées par l’utilité commune.

C’est ce qui est énoncé dès le 18ème siècle en France dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 article 1er : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. »

Chez les philosophes des Lumières comme chez Rawls, l’homme, l’individu, demeure ce que l’on ne peut transgresser. Rien ne surpasse les droits fondamentaux des individus.

Ainsi RAWLS s’oppose t-il au courant utilitariste pour lequel une action peut être considérée comme socialement bonne si elle tend au plus grand bonheur pour le plus grand nombre, nonobstant le sacrifice de certains.

Pour les utilitaristes, les droits fondamentaux sont subordonnés au principe de l’utilité sociale, utilité sociale qui peut légitimer la restriction des libertés individuelles au nom de l’efficience économique.

4. L’on peut considérer que le principe de liberté qui régit la Haute mer coïncide jusqu’alors avec la théorie utilitariste : la haute mer est un espace objet au service du plus grand nombre pour la satisfaction au maximum de quelques utilités économiques terrestres directes : l’océan est un espace de circulation planétaire, c’est une source de nutrition, c’est un espace de loisir, c’est un espace d’expérimentation et de recherches … Et c’est à peu près tout.

Peu importe alors, selon cette logique, avec ces utilités limitées de l’espace maritime, certaines pollutions, l’acidification, la fonte des glaces et la montée des eaux : à l’échelle planétaire, le développement des économies pour la satisfaction du maximum de quelques utilités du plus grand nombre justifierait des sacrifices (casualties écrirait-on en anglais) : réfugiés climatiques, métaux lourds et conséquences sanitaires … C’est une terrible erreur : chaque jour qui passe, l’homme rogne ainsi un peu plus son capital, la planète.

Nous ne nous y résignons pas. Pour préserver notre capital terrestre, il faut réintégrer l’ensemble de la planète comme un espace social, politique et culturel et penser la justice, cette vertu première des institutions sociales, à cette échelle globale.

5. Dans le chapitre « La justice comme équité » de son ouvrage théorie de la justice sus mentionné, John Rawls écrit :

« Dans la mise au point de la théorie de la justice comme équité, il est clair qu’une tâche essentielle est de déterminer quels sont les principes de la justice qui seraient choisis dans la position initiale. (…) on peut observer que, à partir du moment où l’on pense que les principes de la justice résultent d’un accord originel conclu dans une situation d’égalité, la question reste posée de savoir si le principe d’utilité serait alors reconnu.

A première vue, il semble tout à fait improbable que des personnes se considérant elles mêmes comme égales, ayant le droit d’exprimer leurs revendications les unes vis-à-vis des autres, consentent à un principe qui puisse exiger une diminution des perspectives de vie de certains, simplement au nom de la plus grande quantité d’avantages dont jouiraient les autres. Puisque chacun désire protéger ses intérêts, sa capacité à favoriser sa conception du bien, personne n’a de raison de consentir à une perte durable de satisfaction pour lui même afin d’augmenter la somme totale. En l’absence d’instincts altruistes, solides et durables, un être rationnel ne saurait accepter une structure de base simplement parce qu’elle maximise la somme algébrique des avantages, sans tenir compte des effets permanents qu’elle peut avoir sur ses propres droits, ses propres intérêts de base. C’est pourquoi semble t-il, le principe d’utilité est incompatible avec une conception de la coopération sociale entre des personnes égales en vue de leur avantage mutuel. Ce principe est en contradiction avec l’idée de réciprocité implicite dans le concept d’une société bien ordonnée. »

En conférant à l’océan sa dimension sociale politique et culturelle nous souhaitons proposer un contrat social fondé sur le principe de justice comme équité, par opposition à l’utilitarisme étroit qui a prévalu jusqu’alors.